Prix Pittard de l'Andelyn 2016
Dona Loup
Edition : Mercure de France

« C’est un pays, une terre craquelure d’océan et forêts ombrifères »

« Une grande terre étale, plus de 5000 kilomètres de côtes, un lacet qui sinue et trace son atoll, au centre une terre astrolâtre qui est rouge parfaite, sur les côtés, c’est bleu. »

C’est-là que Douna Loup nous emmène dans « L’Oragé » d’où sont tirées les quelques phrases que je viens de citer.

Madagascar, Tananarive, la capitale: un petit garçon grandit là dans sa ruelle, dans sa langue, le malagasy. Il s’appelle Casimir Rabearivelo.

C’est lui que nous allons voir chercher ses mots, sa voix, pour devenir poète, à la croisée des langues, malgaches et françaises.

En ce début du début du XXe siècle, les Français occupent l’île, ils en ont fait une colonie, armes à la main. Ils règnent en supérieurs avec, en étendard, une mission civilisatrice.

Autre personnage essentiel au roman, Esther, jeune poétesse malgache également, qui signait ses poèmes Anja-Z.

Esther fait le choix d’écrire en malgache.

Rabearivelo, lui, fait le choix du français.

Tout au long du roman, nous serons les témoins empathiques du cheminement de ces deux êtres vers la poésie, qui feront des mots, des outils d’exploration et de liberté. Des outils pour construire des ponts, des liens avec l’Autre et le monde.

La langue, comme un bain chaud, est un thème qui coule du début à la fin du roman. Le malagasy, le français, toutes les langues, ces traductions du monde, ces gonflements du réel, constituent le coeur ardent du livre.

La langue, toutes les langues : des mots balbutiés par les enfants à ceux martelés à la forge par les poètes.

La poésie, cette tentative d’éloigner par les mots les frontières qui étouffent, les diktats qui humilient, les étiquettes qui déshumanisent, la poésie qui crée le lien entre les êtres, le lien avec le monde, avec le cosmos, la poésie donc, est le vrai sujet du livre.

Tandis que l’on assiste aux joies, aux doutes, aux soirées douces entres jeunes poètes malgaches, Douna Loup glisse, comme un sombre leight-motiv, des extraits de la presse coloniale de l’époque. Quelques phrases qui traduisent, sans qu’il soit nécessaire de rien ajouter, toute la morbidité de l’entreprise coloniale.

Rabearivelo a choisit le français pour écrire sa poésie par enchantement pour cette langue, persuadé que si elle était la langue du colon, elle était aussi une langue d’ouverture vers l’Ailleurs. Toute nouvelle langue élargit le regard. Aller vers elle, la faire sienne, ne veut pas dire renier la langue première, maternelle, répète-t-il à ses amis qui veulent résister à l’occupant.

« L’Oragé » est un roman des débuts, de l’envol, de la jeunesse. C’est un roman d’été, de fournaise créatrice, d’énergie contagieuse.

On ne verra pas Rabearivelo dans la cruelle amertume qui sera la sienne quand il comprendra qu’il s’était trompé, que la machine coloniale et la France ne le considèreront jamais ni comme un Français à part entière ni comme un poète de langue française à part entière. Amertume qui contribuera à son suicide à 36 ans.

Restons sur un Rabe, tout de flamme et de poésie, tel qu’on le voit dans « L’Oragé ». Il trouve son souffle de poète dans le compagnonnage d’Esther, de dix ans son aînée

Esther… Jeune femme libre.

Il y a des romans que l’on aime bien, il y en a que l’on apprécie beaucoup. Et puis, il y a ceux qui nous parlent à l’oreille, ceux qui constituent de vraies rencontres et dont on se rappelle précisément le lieu, l’heure, l’atmosphère où on les a lu.

Si « L’Oragé » est devenu pour moi l’un de ces livres, c’est pour beaucoup au personnage d’Esther que je le dois.

J’ai voulu comprendre en préparant cette prise de parole pourquoi ce personnage m’avais à ce point nourri.

Même si Esther est inspirée d’une poétesse qui a véritablement existé, le personnage est largement due à l’imagination de la romancière.

Et si Esther apparaît comme si puissamment vivante, de tout son corps, de toute sa peau, de toute sa tête, si elle embrasse d’emblée le présent et le temps long, si elle accueille les amours, hommes, femmes, chacun, chacune dans un registre à chaque fois réinventé, si Esther résiste à la propagande coloniale, si Esther voit du lien là où les autres voient des ruptures, c’est qu’Esther est en soi, par elle-même, un agent poétique.

Esther EST poésie.

Un agent….secret, un agent provocateur ; dont la fréquentation ouvre l’horizon, fait respirer.

Inspiration, expiration.

La poésie permet de voir la mer là où elle n’est plus, la poésie permet de voir l’enfant dans le vieillard. Esther a compris que nous ne sommes que la somme de nos rencontres, de nos échanges, de nos partages.

Pour dire ces flux de l’existence, les flots de la mer sur les côtes malgaches, pour dire Rabe et Esther, il faut une langue, celle de Douna Loup.

Jeune écrivaine vous avez trouvé ici une amplitude et une liberté qui s’imposent avec douceur. Votre écriture se laisse polliniser par la poésie, bousculant parfois l’ordre des mots, des phrases mais sans jamais dévier le roman de sa course.

A l’image de vos personnages, votre écriture élargit l’horizon.

Lisbeth Koutchoumoff